Les parfums de ma vie

Depuis un mois, confinée dans maison de famille, loin de ma garde-robe mais près des petits oiseaux et des peupliers argentés, j’alterne entre pull col roulé/jean/ basket et legging multicolore/ top idoine, les cheveux en bun décoiffé dans un chouchou qui commence à se détendre d’être utilisé tous les jours.

Après une période de sidération où, de toutes façons, je n’avais pas envie de me mettre de vêtement sur le dos, je commence sérieusement à rêver de talons hauts (oui, j’adore marcher en hauteur), de petites robes, de maquillage sophistiqué et… de parfum.

Non que l’odeur de ma crème mixa bébé ne me plaise pas mais ça manque de sensualité.

Pourtant je n’ai pas toujours été une « fille qui se parfume ».

Ma mère non plus et cela vient peut-être de là.

Je ne me souviens pas vraiment de mon premier parfum. Il me semble que, petite adolescente, j’avais une bouteille de la marque « Chipie » que ma grand-mère, elle grande amatrice de parfum, avait du m’offrir.

Je m’en pschittait systématiquement pour des « occasions » car j’aimais l’idée du geste qui complétait la tenue.

Même si elle se parfumait peu, ma mère, quand elle sortait, dégageait un nuage frais et délicieux de l’eau d’Issey dont j’adorais la bouteille qui trônait dans sa salle de bain.

Ensuite, je ne me souviens plus avoir porté de parfum. Peut-être un Lancôme frais que tout le monde avait mais je n’en suis plus si sûre et ne me souviens ni du nom ni du flacon.

Ma meilleure amie se parfumait à Angel de Mugler. Je détestait ce caramel synthétique trop sucré.

Etonnamment, j’avais développé un grand intérêt pour les miniatures de parfums que je collectionnais… mais seule la bouteille m’intéressait. En général je trouvais l’odeur écoeurante.

Je possédais aussi un jeu dans lequel le but était d’identifier des odeurs les yeux fermés et un orgue à parfums. J’aimais beaucoup l’idée d’être un alchimiste des fragrances. Pourtant le résultat de mes créations était toujours décevant (pas étonnant avec un set si bon marché!).

Des années plus tard, en échange universitaire à Berlin, on m’avait pulvérisé « Daisy » de Marc Jacobs lors d’une opération de promotion au KaDeWe (les galeries Lafayette locales). J’avais aimé cette odeur fleurie et sucrée… et surtout l’adorable flacon orné de grosses fleurs en plastiques. Je m’en était offert le plus petit contenant (c’était cher) et l’utilisais avec parcimonie. Mon premier parfum de jeune femme à 21 ans.

C’est aussi dans ces années là que j’ai lu pour la première fois « Le parfum » de Patrick Süskind. Les mots, que j’avais toujours aimés, décrivaient les senteurs avec une précision et un lyrisme qui m’ont fascinée tout autant que l’aspect historique de la confection du parfum. L’extraction de la senteur des fleurs me rappelait le seul exercice de chimie que j’avais jamais jugé digne d’intérêt aka l’obtention d’huile essentielle d’orange via un alambic.

L’année suivante j’ai fait mon entrée à l’institut français de la mode. On avait des cours d’histoire du parfum qui se sont révélés être parmi les plus captivants. J’y ai appris la provenance animale de la civette et du musc me rappelant la lecture du thriller de Süskind, et plein d’autre choses passionantes comme le monde de la parfumerie de niche.

Ainsi le choix ne se limitait pas à sentir le Sephora « comme tout le monde ». Ah génial!

J’en discutais avec ma nouvelle amie parisienne de l’école (rochelaise, je venais d’arriver à Paris) qui, fille de créateurs de mode, ne jurait que par les fragrances rares. Son parfum? Rahät Loukoum de Serge Lutens. Bizarrement j’adorais cette odeur extrêmement sucrée, sensuelle mais jamais entêtante. Moi qui, allergique notoire à Angel, pensait detester les parfums suaves.

Je me suis donc rendue dans les boutiques Goutal et Lutens, sentir tout leur catalogue… le problème c’est que c’était sacrément cher.

Retour sur les bancs de l’IFM. Cette fois ci, c’est Jean-Claude Ellena, le mythique nez d’Hermès, qui donne conférence.

Il nous décrit l’inspiration du parfum « Un jardin en Méditerranée ».  Dans la propriété marocaine de Leila, Menchari, la regrettée scénographe des vitrines de la boutique Faubourg d’Hermès, il a senti les odeurs de son jardin, protégé de la mer par un mur de terre et a voulu capturer ce moment olfactif en un parfum. S’en est suivie une collection de parfums de « jardins » autour du monde.

J’ai adoré ce récit: ainsi les parfums avaient plus à dire qu’une publicité clinquante! Leurs odeurs racontaient par elles mêmes. Je suis allée sentir « un jardin en Méditerranée » et l’ai visualisé.

Finalement quand on se souvient de la madeleine de Proust dont l’odeur suffit à reconstruire une cathédrale de souvenirs, on n’est pas étonnés.

Je retournais régulièrement chez Annick Goutal, écoutant les vendeuses me décrire les compositions des parfums et leurs histoires. J’aimais tout particulièrement celle du best-seller de la maison « Petite chérie » imaginé par la nez pour sa fille de 16 ans.

A 23 ans, je me le suis offert avec mon premier salaire. J’ai adoré me parfumer avec cette poire fraîche, piquée de rose à peine éclose et de vanille. J’ai du l’acheter trois fois. Je ne suis pas très fidèle en parfums, il y en a tant qui sentent délicieusement bon. Mais celui-ci j’y reviens toujours.

Puis j’ai porté l’éphémère Mimosa et Rose Pompon de chez la même créatrice. Depuis, la marque a été rachetée par un groupe qui la vend comme « conteur de parfums depuis 1981 ». Ils ont bien saisi l’esprit.

Une autre odeur pour laquelle je nourris une passion c’est la fleur d’oranger. Quand j’étais petite, mes parents m’en glissaient quelques gouttes dans mon verre d’eau du soir pour ses vertus « anti-monstres ». Depuis, je nourris un amour tout particulier pour les cornes de gazelle, le mouhallabieh et la brioche tressée.

Quand j’habitais à Saint-Etienne (oui), ma colocataire sentait délicieusement bon la fleur d’oranger. Mais une version fraîche, plus cologne que gâteau. C’était la Fragonard. Ca me plaisait mais ce n’était pas ce dont j’avais envie.

Un jour, en lisant un Citizen K, je m’attardais sur les descriptions olfactives des parfums préférés de la rédaction. Il y avait le nom du parfum accompagné de celui du nez qui l’avait créé. Au milieu des flacons hors de prix, une modeste bouteille Yves Rocher. Une fleur d’oranger créée par Jean-Claude Ellena, le nez d’Hermès!  La semaine suivante je m’achetais « Néroli ». Une version poudrée de la fleur d’oranger qui comblait mes rêves de sentir le gâteau. Je n’ai jamais eu autant de compliments que sur ce parfum. J’adorais surprendre les gens en leur en révélant la provenance.

Et puis il y a les parfums sur lesquels on change d’avis. Il y a quelques années, lors d’un évènement organisé par mon école, nous avions reçu des flacons de « l’eau dynamisante » de Clarins. Ca m’avait rappelé que, quand j’étais toute petite ma mère avait cette bouteille ronde et rouge à laquelle j’attribuais des vertus magiques. Mais là, l’odeur fraîche et presque « masculine » d’agrumes et de lavandin ne me disait rien qui vaille… jusqu’à la canicule durant laquelle j’ai à fond exploité ses pouvoirs magiques. En m’en aspergeant, j’avais l’impression de porter un bouclier de fraîcheur.

Maintenant c’est ainsi que je vois les odeurs. A la manière des vêtements et du maquillage elles accompagnent mon humeur. Légère et espiègle en Petite chérie, sensuelle en Néroli, énergique en Eau dynamisante.

Depuis, avec mon métier de personal shopper, j’ai  écumé les boutiques de parfums, glanant ça et là des échantillons. Ma wishlist n’en finit pas… mais je dois avouer que pour certains, je jouis de l’échantillon le temps qu’il dure sans intention de l’acheter.

Actuellement, mes deux parfums (dont je suis séparée) sont le pétillant Paris-Deauville de Chanel dont les fraîches envolées d’orange ont vocation à remplacer mon Eau dynamisante et l’ultra-sexy Lost Cherry de Tom Ford.

Enfin… là je mens un peu. A la rentrée dernière, alors que je passais devant le stand Tom Ford du Bon Marché, j’ai remarqué ce flacon carré rouge griotte au nom gourmand et mystérieux. Je l’ai essayé, il était presque vide. J’ai demandé son prix à la vendeuse. 320 euros le petit flacon. Argh. J’ai beau aimer l’exceptionnel c’était trop. Et, quelques mois plus tard, j’ai découvert le monde merveilleux des dupes de parfums. Car, si le nom et le design du flacon sont protégés, l’odeur, elle, ne l’est pas. C’est pas super juste, mais c’est la loi, c’est comme ça. Alors j’ai profité de la faille et ai fait l’acquisition d’Amarena Cherry, indiscernable de l’original, pour un sixième du prix. Le flacon est en acier moche.

Ah et je me suis renseignée aussi. To pop once cherry en anglais ça veut dire « perdre sa virginité » on en attendait pas moins de Tom Ford. Ca sent la cerise amarena collante que j’adore dans les cocktails, sur fond d’amande amère, dans l’esprit colle Cléopâtre synthétique. Ca sent la gourmandise alcoolisée et le luxe. Bref irrésistible. Quelques gouttes et je me prend pour une femme fatale.

Dans le même genre, j’ai fait durer pendant des mois un échantillon de « spiritueuse double vanille » de Guerlain. Une odeur de gousse de vanille sans le sucre que l’on aurait enfermée dans un coffre de pirate avec du vieux rhum. Mon ex adorait tellement qu’il m’en a piqué.

Toujours dans la veine patisserie vénéneuse, j’ai découvert Belle de jour de Dior. Le nom déjà. Et puis l’odeur. Une poire encore, mais super mûre et sucrée. J’en vaporise innocemment chaque fois que je croise un stand Dior et passe la journée à sniffer mon poignet (on me regarde bizarrement).

Enfin, le parfum que je convoite le plus, mais qui a le pire nom de la terre. Féminin pluriel de Francis Kurkdjian. Franchement, on dirait « Femme actuelle » quoi. Je l’ai découvert en blind testing chez Nose (essayez les parisiennes c’est génial). Vous auriez vu ma mine désappointée quand le vendeur m’a sorti le flacon au titre ringard. Le truc bizarre, c’est que je lui avais dit que je cherchais le remplaçant adulte de mon « Petite chérie ». A la poire donc (oui j’ai une obsession). Et qu’il m’a sorti celui ci parmi d’autres. J’étais donc persuadée qu’il sentait ce délicieux fruit. Ba non. Je ne me l’explique pas. Sur le site du parfumeur on peut lire qu’il est composé de fleurs divines telles que Violette, Iris, Rose, Jasmin ou fleur d’oranger. Mais quand je m’en parfume, j’ai beau le savoir, il sent toujours la poire.

Racontez moi vos parfums dans les commentaires

Comments
16 Responses to “Les parfums de ma vie”
  1. Anne dit :

    Jolie Madame by Balmain and Madame Rochas are my first and only perfumes. I am in my 60s!

  2. Louise dit :

    Bonjour Alois,

    Je souhaitais réagir à votre poste précédent. Oui, votre blog est futile ! Mais aujourd’hui comme hier, ce qui n’est pas essentiel est fondamental. Je travaille pour une association qui intervient auprès des personnes qui vivent en bidonvilles. Ces dernières semaines, lorsque j’avais la force de lire en rentrant du travail ce n’était pas des articles sur le covid dans les camps de réfugiés… Lire sur les associations de couleurs ou les jeux de forme un blog qui ne pousse pas à la consommation, ni ne culpabilise parce ce que finalement on privilégié le confort , c’est agréable.
    J’en profite pour vous demander s’il est possible d’avoir un article sur le « dressing idéal » en terme de slow fashion, peut être en fonction de type de style ? j’adore vos conseils sur les associations de couleurs mais j’ai personnellement peu de vêtements et j’ai l’impression que pour que ça soit possible il faut énormément de vêtements…
    Merci,

  3. Manderley dit :

    Bonjour Aloïs,

    Je vous recommande un blog (en anglais, mais çà ne vous posera aucun problème): Bois de Jasmin, c’est une mine de renseignements sur les parfums.

    J’ai été plusieurs fois à l’osmothèque à Versailles et je vous recommande vivement ce musée, c’est fascinant.

    J’adore les parfums et je dois avouer que j’en ai plus que de raison mais je les porte tous: Cristalle, Diorissimo, N°19, Escale à Portofino, Eau de Guerlain, Après l’Ondée, la liste est trop longue. Chez Annick Goutal, j’aime beaucoup Sables, çà me rappelle les vacances de mon enfance à l’île d’Yeux, la liberté totale et les dunes parsemées d’immortelles sauvages.

    Je porte tous mes parfums et je me parfume pour moi: le soir après la douche.

    C’’est l’une de mes passions.

    • Aloïs Guinut dit :

      Je rêve d’aller à l’osmothèque et chaque fois je repousse.

      Et l’odeur des immortelles… ça me parle, il y en avait à l’île de ré quand j’étais petite (je suis rochelaise d’origine et mon papi était rétais)… mais elles ont disparu. C’est triste.

      J’aime l’idée de se parfumer après la douche c’est très Marylin.
      Et je suis d’accord sur le fait qu’on se parfume pour soi.

  4. Lise dit :

    Interesting post – thanks for sharing. I have been wearing roll-on Bulgarian rose scent in Winter. As I live in Bulgaria this is not expensive but very good quality. Now the weather is warmer I have switched to a roll-on passion fruit scent from the same company very light and not that long lasting but good enough for daily wear. Your last comment is noted and so thoughtful – I am sure none of us think you are a wasteful perfume buyer because of this post 🙂 I am going to be investigating Yves Rocher Neroli when our lock-down lifts.

  5. MABdePARIS dit :

    Ah le choc: d’abord le titre « les parfums de ma vie » et le visuel du flacon Goutal Petite Chérie qui est celui que je porte actuellement.!
    J’ai aimé passionnement cette maison de parfums de niche, alternant suivant les envies et les saisons Petite Chérie, Eau de Camille, Heure Exquise, Quel amour…
    oui je sais, ça part un peu dans tous les sens côté olfactif mais j’aimais la qualité de de leurs constructions et de leurs matières premières.
    Depuis le rachat de la Maison Goutal par le coréen Amore Pacific, j’ai l’impression que les fragances ont été retravaillées… donc je fonctionne encore sur un stock qui commence à s’épuiser malheureusement.

    Lutens, c’est LA boutique quand je veux faire un cadeau exceptionnel mais je me renseigne bien avant sur le goùut de sa destinataire: leurs parfums sont vraiment particuliers (dans le meilleur sens de l’expression).

    Et oui l’alchimie entre un parfum et une peau est unique.
    Et oui aussi l’alchimie entre un parfum et un moment de nos vies est tout aussi unique.

    Continuez Alois à nous enchanter de votre plume et de vos analyses.

  6. Cécile dit :

    Bel article Aloïs. J’ajoute que les parfums ne s’expriment pas de la même façon suivant les personnes qui le portent. Le parfum qui m‘allait divinement bien était le Tocadilly de Rochas. Des collègues à moi l’avaient essayé, complètement sous le charme de la fragrance, mais sur elles ça na faisait pas le même effet.
    Plus tard, comme ce parfum n’a pas eu de succès, Rochas a arrêté de le faire.
    Et moi j’ai arrêté de porter du parfum car ça a correspondu à ma première grossesse. Les parfums m’ont alors agressé le nez, je n’ai plus voulu en mettre. C’est rigolo le fait de vous lire m’a fait sentir à nouveau ces odeurs fantastiques qui m’ont accompagnée un temps.

  7. Maurine dit :

    Ah les parfums, pour ceux qui y font attention, ils constituent des souvenirs à eux tout seuls. Du plus loin que je m’en souvienne j’ai toujours baigné dans les odeurs: le parfum des cheveux de ma mère et de ma sœur, les effluves de gâteaux chez ma grand-mère, l’odeur iodée du bord de mer et celle, très particulière, des montagnes haut-savoyardes. J’ai toujours considéré le parfum comme quelque chose qui raconte une histoire, qui met en lumière un aspect de notre personnalité. J’ai testé plusieurs parfums et, à 20 ans, je pense avoir trouve celui de mes rêves… un parfum d’homme, j’ai nommé Pi de Givenchy. Toi qui aime les senteurs gourmandes et sensuelles, tu devrais l’apprécier. Les premières notes sont plutôt fraîches, mais très vite une odeur vanillé aux accents très orientaux s’installe, sans jamais être écœurante. Pour moi c’est le parfum sensuel par excellence qui se porte aussi bien avec une robe fourreau et des talons vertigineux qu’avec une paire de jeans et des converses, offrant un contraste surprenant! S’aventurer du côté des parfums masculins nous offre parfois de belles surprise, et même des senteurs aussi marquées que Sauvage de Dior peuvent s’accorder à merveille sur une peau féminine!

  8. Smithereens dit :

    When I left my family to study (in the early 1990s), I met a friend who was very stylish and wore Jardins de Bagatelle by Guerlain. It was definitely a heavy, grownup perfume well outside of my price range. I was obsessed with this perfume for awhile as it symbolized freedom and independence to me then. Now I still have a very old bottle somewhere but it’s waaay too strong for my current taste.

  9. Aloïs Guinut dit :

    Cet article est peut-être contradictoire par rapport au précédent. Je n’ai pas encore réfléchi à l’impact écologique du parfum. J’achète peu de flacons et les finis systématiquement.
    J’avais juste envie de parler de ça aujourd’hui!

    This post maybe contradictory to the former one. I buy few perfume bottles and finish them all.
    Oh well I just wanted to talk about this.

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